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La jouissance féminine à tout prix et sans entrave ?

Photo du rédacteur:  Cécilia Commo
Cécilia Commo
il y a 7 heures
5 min de lecture

« Jouissez sans entraves », proclamait un slogan de Mai 68. Un demi-siècle plus tard, l'orgasme féminin est devenu un sujet omniprésent, presque une injonction. Pourtant, beaucoup de femmes continuent de buter sur quelque chose, sans toujours savoir quoi.


Ce qui fait barrage

La question qu'on me pose le plus souvent porte sur ce qui fait « barrage » à l'orgasme, sur ce qui arrête les femmes dans leur élan.

Le premier pas consiste peut-être à comprendre que l'orgasme est un voyage que l'on s'autorise, ou pas. Il n'est pas entièrement entre les mains de l'autre. Le meilleur des amants ou la meilleure des amantes ne fera pas jouir une femme qui n'est pas en contact avec sa propre envie de jouir.

Jouir suppose aussi de s'abandonner. Mais combien osent vraiment le faire ? Accepter de perdre le contrôle n'est pas une mince affaire. C'est s'en remettre à un autre, prendre le risque d'être vulnérable. C'est lâcher, pour un temps, la maîtrise rationnelle de soi. Ce qui rend cet abandon possible, c'est peut-être la confiance d'en revenir : la certitude que cette vulnérabilité ne durera qu'un moment et qu'on se retrouvera ensuite.


L'anatomie ne suffit pas

Connaître son anatomie peut aider, bien sûr. Mais je reçois aussi des femmes qui la connaissent mal et jouissent sans difficulté. Cette connaissance n'est donc pas une garantie. Elle ouvre une porte, elle ne trace pas le chemin (de la jouissance).

Les difficultés à jouir renvoient souvent à d'autres dimensions.

D'abord, la génitalité : comment une femme vit-elle la vulnérabilité que suppose l'orgasme, l'entrée d'un autre dans son corps et, dans une relation hétérosexuelle, la rencontre avec un sexe différent du sien ?

Ensuite, l'érotisation, essentielle à mes yeux. Comment sont investis le fait d'être pénétrée, d'être caressée par un autre, ses propres organes génitaux et ceux du partenaire ? Quels fantasmes soutiennent la sexualité ?

Enfin, le rapport à l'autre. Beaucoup de femmes jouissent sans difficulté seules, et bien plus difficilement accompagnées.


La part technique

Reste la part technique, ou anatomique, de l'orgasme. Et d'abord une réalité que beaucoup de femmes ignorent : pour la plupart d'entre elles, la stimulation du clitoris est le chemin le plus sûr vers l'orgasme. Les caresses manuelles ou orales y mènent plus souvent que la pénétration seule. Le clitoris est l'organe du plaisir par excellence. Le premier comptage réalisé chez l'humain, en 2022, y a dénombré plus de 10 000 fibres nerveuses. Et il ne se limite pas à sa partie visible : il se prolonge à l'intérieur du corps, de part et d'autre du vagin.

Pourtant, dans beaucoup de couples hétérosexuels, la pénétration reste le centre implicite du rapport, ce vers quoi tout converge, ce qui « compte » vraiment. Les caresses deviennent des préliminaires, comme si elles n'étaient qu'un prélude à l'essentiel. C'est le modèle masculin, pris pour LE modèle. Il ne correspond pas à la manière dont la plupart des femmes atteignent l'orgasme.

Ce modèle se transmet aussi dans les gestes. Le pénis est très sensible aux frottements, et les hommes l'ont appris tôt, dès leurs premières masturbations. Les femmes, elles, découvrent souvent l'ensemble de leur sexe avec un autre, et à travers ce modèle-là. Or ni le vagin ni le clitoris ne répondent d'abord aux frottements rapides. La sensibilité du vagin se concentre surtout près de l'entrée, et répond volontiers à la pression. Le clitoris, lui, n'obéit à aucune règle unique : selon les femmes, il réclame un effleurement, une pression légère ou plus appuyée, un geste circulaire ou un va-et-vient. D'où ces femmes qui disent s'ennuyer, ne rien ressentir, ou avoir parfois l'impression de faire l'amour avec un marteau-piqueur.

Il peut suffire, pour commencer, d'en parler : sortir la pénétration de sa place centrale, accorder aux caresses le statut de sexualité à part entière, et chercher ensemble le geste qui convient plutôt que d'appliquer une recette. Lorsque la pénétration a lieu, elle gagne à commencer lentement avant de s'intensifier. Et rien n'empêche que le clitoris continue d'être stimulé pendant ce temps.

Les femmes qui se masturbent le disent souvent : le geste qui fait monter leur excitation est difficile à expliquer. Elles le font, et ça marche. Dès que quelqu'un d'autre s'y essaie, ça ne fonctionne plus de la même façon. Il n'y a donc pas de martingale. On sait que la tension musculaire accompagne la montée vers l'orgasme : Masters et Johnson observaient déjà chez la plupart des femmes des contractions involontaires des mains et des pieds au moment du plaisir. En consultation, beaucoup de femmes disent d'ailleurs contracter leurs cuisses ou leur périnée pour se laisser emporter, et la force du plancher pelvien est associée à une meilleure capacité orgasmique. Mais jouir, pour une femme, n'a rien d'automatique.. L'orgasme féminin se tient au croisement de facteurs physiques, psychiques et émotionnels.


Quand l'injonction à jouir devient un frein

La pression culturelle d'un orgasme à tout prix, toujours disponible et accessible, peut-elle freiner la jouissance ?

Ma règle reste la suivante : plus on cherche l'orgasme, plus il échappe. C'est cruel, mais c'est réaliste. L'orgasme est la cerise sur le gâteau. Un gâteau sans cerise reste un gâteau, et il peut même être excellent. Il s'agit d'accepter de se laisser surprendre par l'orgasme plutôt que de le traquer à chaque rapport.

Jouir n'est pas non plus la preuve qu'un rapport a été réussi, n'en déplaise aux hommes qui s'appuient sur ce signe pour se rassurer sur leurs qualités d'amant. Beaucoup de femmes jouissent sans pour autant trouver leur sexualité épanouissante.

Plus on s'abandonne, plus on laisse le contrôle rationnel de côté au profit du corps et de l'imaginaire. Combinés librement, ces deux registres peuvent mener très loin. Se sentir à la fois rassurée et perdue : c'est à ce subtil croisement que l'orgasme se rencontre.

Il est probable qu'à voir les hommes jouir presque à chaque rapport, les femmes se sentent lésées et veuillent ressentir la même chose. Mais lorsqu'on les interroge, les hommes eux-mêmes reconnaissent que l'orgasme ne fait pas la qualité d'une rencontre sexuelle. Il ne suffit pas. Ils veulent vivre une expérience, une rencontre, se sentir désirés.

Jouir à tout prix et sans entrave était une belle promesse. Elle ne tenait simplement pas compte de la complexité du désir, ni de ce qui distingue l'expérience de chacun. D'ailleurs, si l'on pouvait jouir sur commande, armée d'une méthode infaillible, l'orgasme aurait-il encore le même prix ?


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