La Baisse De Libido Est-Elle Une Cause De Rupture ?
- Cécilia Commo
- 15 juin 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
En complément de cet article :
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Qu’on le déplore ou non, nous vivons dans une époque où le culte de soi et l’exigence de bien-être débordent sur toutes les dimensions de l’existence : bien-être dans la vie professionnelle, dans la parentalité, dans l’épanouissement personnel, dans le rapport au corps. Partout, nous sommes incités à devenir une meilleure version de nous-mêmes, une version supposément plus accomplie, plus consciente, plus libre, plus heureuse.
La sexualité n’échappe pas à cette logique. Elle aussi est sommée de s’optimiser. Il ne s’agit plus seulement d’aller bien, mais d’aller mieux. Ne plus se contenter d’une sexualité satisfaisante, mais viser une sexualité plus intense, plus vibrante, plus épanouissante. Non seulement du plaisir, mais du désir. Et, si possible, un désir manifeste, visible, lisible, un désir que l’autre puisse identifier sans ambiguïté. Certains attendent même de retrouver, des années plus tard, le désir des premiers temps, comme si sa transformation devait forcément être vécue comme un déclin.
Or le désir reste une matière bien plus mystérieuse qu’on ne le croit. Il échappe souvent à notre compréhension autant qu’à notre maîtrise. De quoi se nourrit-il ? Du corps de l’autre ? De notre imaginaire ? De la nouveauté ? Du manque ? Du plaisir ? De la liberté ? Faut-il qu’il soit spontané pour être vrai ? Peut-il se faire plus discret sans avoir disparu ? Et surtout, son affaiblissement signe-t-il nécessairement l’affaiblissement du couple ?
Pas forcément.
Car le désir sexuel n’a pas besoin d’être constamment intense pour qu’un couple demeure vivant. Un couple se nourrit d’abord de l’appréciation que chacun éprouve pour l’autre. Cette appréciation peut prendre une forme sexuelle, bien sûr, mais elle ne s’y réduit pas. Elle peut aussi se loger dans la tendresse, la sensualité, l’affection, la complicité, l’admiration, le soutien, le plaisir d’être ensemble.
La vraie question n’est donc peut-être pas seulement : "Y a-t-il encore du désir ?", mais plutôt : "Que devient le lien quand la sexualité se raréfie, change de place ou cesse d’aller de soi ?"
Mais qu’en est-il de la sexualité ?
Peut-on faire couple sans véritable vie sexuelle ? La sexualité peut-elle prendre des formes plus discrètes, moins impulsives, moins démonstratives ? N’est-elle pas, par nature, oscillante ? Et surtout : est-ce vraiment l’absence de sexualité qui mène à la rupture, ou bien la souffrance qu’elle finit parfois par produire ?
Car si aucune plainte n’émane du couple, il n’y a pas lieu de se conformer à un modèle sexuel standardisé. Il n’existe pas de bonne sexualité dans l’absolu. Il existe une sexualité qui convient, ou non, à ceux qui la vivent. Peu importe sa fréquence, sa forme, sa diversité ou son absence de diversité, dès lors qu’elle ne fait souffrir ni l’un ni l’autre.
De la même manière qu’une sexualité épanouie ne protège pas à elle seule un couple de la rupture, une sexualité rare ou absente ne le condamne pas automatiquement. Elle peut être compensée, ou plus justement relayée, par d’autres formes de lien, dès lors que celles-ci demeurent vivantes et qu’elles conviennent aux deux partenaires. La sexualité peut être une dimension importante du couple, mais elle n’en est ni l’unique socle ni la garantie.
En revanche, lorsque son absence devient douloureuse, lorsqu’elle est vécue comme un manque, une exclusion, une humiliation, une solitude ou un désaccord profond, alors elle peut bel et bien participer à la fragilisation du lien. Non parce qu’il manquerait mécaniquement du sexe, mais parce que ce manque prend un sens blessant.
C’est souvent là que se joue l’essentiel.
Car ce qui fait souffrir n’est pas toujours l’absence de sexualité en elle-même. Ce qui fait souffrir, bien souvent, c’est ce que cette absence semble dire. Elle peut être entendue comme un refus, un désintérêt, une mise à distance, parfois comme la preuve que l’on ne plaît plus, que l’on ne compte plus de la même manière, que l’on n’est plus désiré et donc, dans une certaine mesure, plus désirable.
Dans le couple, sexualité et désir sont ainsi fréquemment confondus. La plainte sexuelle n’est pas toujours une plainte sexuelle. Elle est souvent aussi une plainte narcissique, affective, relationnelle. On ne souffre pas seulement d’être privé de sexualité, on souffre parfois d’avoir le sentiment de ne plus éveiller aucun désir chez l’autre.
Si vous considérez que la sexualité de votre couple est "en berne", et que cela ne relève pas d’un choix commun ou paisible, il est probable que le désir et/ou le plaisir aient été fragilisés. Cette situation peut alors avoir des causes multiples, parfois conscientes, parfois non, parfois corporelles, parfois psychiques, parfois relationnelles.
Parmi elles, on peut retrouver :
L’absence d’imagination érotique, pourtant nécessaire à la construction d’un territoire érotique intérieur, personnel, nourri par l’anticipation du plaisir.
L’arrêt de la séduction entre les partenaires, qui peut finir par altérer le sentiment d’être désirable aux yeux de l’autre.
L’absence de codage érotique, autrement dit l’absence de signes, de gestes, de climats ou de stimuli susceptibles d’éveiller l’excitation. Plus rien ne semble chargé sexuellement.
La difficulté à relancer une sexualité interrompue depuis longtemps, lorsque la gêne, la maladresse, la peur du jugement ou l’embarras ont fini par occuper toute la place.
Des conflits ouverts, larvés ou non résolus, qui transforment la colère en retrait sexuel, passif ou actif.
Un déséquilibre relationnel, lorsqu’un partenaire est vécu comme trop étouffant, trop fuyant, trop dominant, trop passif ou trop agressif.
Une sexualité utilisée comme régulation anxieuse, quand la demande sexuelle sert surtout à se rassurer sur sa valeur auprès de l’autre, au risque d’étouffer le désir du partenaire.
Une méconnaissance de ce qui érotise réellement l’autre, si bien que le plaisir peine à advenir, puis laisse place à l’indifférence, au déplaisir ou à l’évitement.
Une éducation sexuelle et érotique très pauvre, réduite au coït ou aux seules zones génitales, laissant peu de place à l’exploration, à la liberté ou à la créativité.
Une sexualité figée dans ses scénarios, ses gestes et ses habitudes, qui ne se renouvelle plus et cesse peu à peu d’être investie.
Un désir de l’autre trop pressant, trop intrusif ou trop exigeant, qui empêche son propre désir de se déployer librement.
Une sexualité fondée presque exclusivement sur l’intensité des débuts, comme si elle ne pouvait exister qu’à condition de retrouver les poussées hormonales des premiers temps ou l’excitation des relations brèves.
Un sentiment d’exclusion dans la sexualité, lorsque l’un des deux évolue dans une logique de performance qui ne rencontre plus réellement l’autre.
L’effacement du regard érotique porté sur le partenaire, lorsque celui-ci devient indifférent, lassé, agacé ou purement fonctionnel.
Des douleurs physiques, qui finissent par associer la sexualité non plus au plaisir mais au déplaisir, puis à l’évitement.
Certaines pathologies organiques ou certaines chirurgies, comme l’endométriose ou une prostatectomie totale, qui modifient profondément le vécu sexuel.
Une phase dépressive, qui altère l’élan vital dans son ensemble, et avec lui l’élan sexuel.
Les effets secondaires de certains médicaments ou traitements, y compris de certaines contraceptions hormonales, qui peuvent émousser fortement l’envie sexuelle.
Des troubles érectiles, qui conduisent parfois à éviter la sexualité pour ne pas être confronté à l’échec ou à la honte.
Des troubles éjaculatoires, qui peuvent installer de l’angoisse, de l’anticipation négative et des tensions dans le couple.
Une mauvaise connaissance de son propre corps, de ce qui favorise son plaisir, de ce qui soutient ou freine sa jouissance.
Les parcours de PMA, qui peuvent profondément médicaliser la sphère sexuelle et transformer le sexe en enjeu reproductif plutôt qu’en espace de plaisir.
Un très faible intérêt pour la sexualité, parfois ancien, durable, voire présent depuis toujours.
L’envahissement psychique ou la non-disponibilité intérieure, lorsque des difficultés professionnelles, financières, familiales, médicales ou psychologiques occupent tout l’espace mental.
Et, bien sûr, la fatigue. La vraie. Celle qui laisse à peine assez d’énergie pour tenir debout, et pour laquelle toute sollicitation supplémentaire, même intime, peut être vécue comme une charge de plus.
Une sexualité en berne ne devient donc problématique que lorsqu’elle engendre de la souffrance, de la dévalorisation, un sentiment d’abandon, ou une atteinte à l’estime de soi et du lien. Encore faut-il préciser ce que chacun entend par là. Car définir pour soi ce qu’est une sexualité "en berne"*, ce n’est pas énoncer un concept abstrait. C’est dire très concrètement ce qui, dans sa vie sexuelle actuelle, ne lui convient plus. Et le confronter, ensuite, au ressenti de l’autre.
Autrement dit, le problème n’est pas toujours l’absence de sexualité.
Le problème, c’est parfois l’absence de sens partagé autour de cette absence.
C’est en redéfinissant son territoire érotique, en prenant en compte celui de l’autre, en mettant à plat les attentes, les blessures, les fantasmes, les limites et les envies, que le couple peut retrouver une lecture plus juste de sa vie sexuelle, et peut-être l’ajuster à ce qu’il a véritablement envie de vivre, ensemble.
👉 Et pour en savoir plus sur les aléas du désir : "J'ai envie... Moi non plus ! La délicate question de la libido dans le couple" aux éditions Albin Michel.
* Reste à définir ce que vous considérez en terme de sexualité : avec ou sans pénétration ? Génitale ou érotique ? et "en berne" : en qualité ou en quantité ?



